Le silence du 21 juin

Pour tout le monde, le 21 juin est un jour de fête. Pour moi, c'est le jour où je pense à Éliane.

TÉMOIGNAGE

Jeanne Durrieu

6/17/20263 min read

Pour beaucoup, le 21 juin est un jour de fête. On célèbre la musique, les cultures autochtones, le solstice. On se réjouit d’avoir finalement vaincu l’hiver, on profite du plus long jour de l’année.

Pour moi c’est une autre histoire. Chaque 21 juin, je pense à Éliane.

Je l’ai connue par hasard, alors qu’elle avait déjà 90 étés. Des cousins éloignés comme on dit parfois gentiment pour éviter de se perdre dans les méandres de la généalogie. Elle était frêle à côté de son frère, un bœuf encore à 86 ans, qui ne l’avait jamais quittée. Elle ne s'était jamais mariée. Ils vivaient tous les deux au sommet de leur colline, dernière génération de Cévenols pour qui parler occitan allait de soi. Si on n'y prêtait pas attention, on oubliait qu'elle était là. Pour qui voulait bien la voir, elle était la lumière de la pièce.

On s'asseyait dans la cuisine, tous ensemble. Il y avait aussi la troisième, l’aînée, une femme du monde, fièrement française. Pendant qu'elle parlait d’ambassadeurs et de voyages en avion à ceux qui étaient venus les écouter, Éliane et son frère se glissaient des phrases complices devant ces nouvelles générations qui avaient décidé d’échanger leur langue pour un dialecte républicain. Il fallait tendre l'oreille pour attraper ce qu’ils ne traduiraient pas. Un jour, j'ai dit que je voulais l'apprendre, cette langue. La sœur a balayé ça : « Apprends pas ça, ça sert à rien. » Éliane et Gérard étaient muets. Ils n’oseraient tout de même pas contredire cette sœur qui s’était élevée plus haut que leur colline. Ils continueraient malgré tout d’échanger ces phrases entre eux.

Je les ai connus, j’ai eu cette chance. Je voulais tout apprendre d’eux. J’étais déterminée à apprendre la langue qu’ils parlaient pour la transmettre à mes enfants, pour réparer ce maillon que mes ancêtres avaient décidé de briser. D’abord par honte, ensuite par mépris. Ils étaient heureux de m’apprendre quelques mots que je me dépêchais de noter sur mon ordinateur.

Un appel, une mauvaise chute. Un pronostic inquiétant. Éliane est née un 21 juin, le jour le plus ensoleillé, le dernier jour avant le retour des longues nuits. Chaque année je pense à elle et à son frère. Dans le silence, je pense à cette chance que j’ai laissée passer. Je pense à tous ces mots qui se sont éteints avec eux. Et sur mon solstice apparaissent des nuages noirs qui prennent la forme de conditionnel passé. J’aurais dû. J’aurais pu. Si seulement j’avais su.

Ils m'auraient parlé leur langue. Je l'aurais apprise avec eux. Ça aurait été ça, la fin heureuse.

Si seulement.

Aujourd'hui, à la place, j’apprends à l’université des mots de la variété de ceux qui n’ont pas abandonné. De ceux qui étaient suffisamment allumés pour apprendre la langue des anciens tant qu’ils étaient là. C’est une langue qui ressemble à la leur, en tout cas je suppose puisque les vrais mots de mes ancêtres se sont effacés en même temps qu’eux.

Je ne sais que trop bien que mon histoire est commune. Que nous sommes beaucoup à regretter ces gens qui avaient la clé, qui avaient la langue. Que nous sommes beaucoup à avoir pensé avoir plus de temps.

Alors le 21 juin, je parle d'Éliane à ma fille. De la colline, du frère, des blagues que je ne comprenais pas. Je lui parle, dans sa langue à elle : l'occitan.

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