Avant que le silence ne gagne
Alors que l’année finit et commence, le passé et l’avenir se font face. Les langues s’éteignent sur la pointe des pieds, mais nous pouvons choisir de les faire vivre.
Jeanne Durrieu
1/5/20264 min read


À la mémoire de Gérard et Éliane
Il y a cet instant entre 23h59 et minuit où, même si on est entourés de nos pairs, plongés dans l’allégresse et l’excitation d’une année nouvelle, tout se mêle. Les regrets se mélangent à l’espoir qu’apporte une année où tout semble encore possible. Le mois de janvier n’a d’ailleurs pas choisi son nom au hasard. Janus, tourné à la fois vers le passé et l’avenir incarne bien cette position inconfortable : faire table rase ou construire sur le passé, aussi imparfait soit-il?
On se confronte à ce qu’on a réussi mais aussi à ce qu’on a laissé filer. À ce qu’on a appris et à ce qui nous échappe. À ce mot que disait notre mère et qu’on n’arrive plus à retrouver. Ce mot qui, même s’il lui avait survécu, vient de se faire effacer par le temps. On est entourés de choses qu’on ne remarque pas.
Tu entends des mots, des langues, tu es le témoin de traditions et un jour, sans prévenir, tu remarques leur absence. Tu les cherches, en te disant que ça doit être là, quelque part. Puis, à force, tu en viens à douter de leur existence. Tu te demandes si tu n’as pas tout inventé. Tu crois parfois distinguer leur forme, mais ça t’échappe. Impossible de reconstruire cette mélodie, ces paroles.
Quand le silence gagne
Il y a quelques années, j’ai eu le privilège d’être proche de personnes qui parlaient encore ma langue ancestrale. Bien entendu, l’école républicaine étant passée par là, ils n’osaient pas parler leur langue devant moi. Ils s’échangeaient ça et là quelques mots entre frères et sœurs. Je refusais de laisser mourir les mots qui avaient bercé mes ancêtres. Je notais tous les mots qu’ils me lançaient et qu’ils prenaient plaisir à partager avec moi, honorés d’être enfin entendus. C’était décidé, je ferai un dictionnaire plein, je noterai tous les mots que j’entendrai, je sauverai cette bibliothèque de l’incendie.
Toute contente, je repartais avec mon échantillon. J’ai dit au revoir de la main en disparaissant vers l’horizon.
1 an plus tard, 1 message. 3 mots : « Gérard est mort. »
De la bibliothèque, il ne restait que des cendres muettes à jamais. La liste ne grandirait plus, ce serait mon seul héritage avec les pourquoi et les regrets. Pourquoi je n’ai pas continué? Pourquoi cette liste est-elle mort-née? La vie, tout simplement. Ce n’était pas une catastrophe naturelle ou une chicane qui a scellé son sort, mais les jours qui s’écoulent doucement, les uns après les autres. Les responsabilités, les aléas, les célébrations, les « je le ferai plus tard ».
Comme beaucoup, j’ai cru, à tort, que l’année qui s’en venait amènerait avec elle tout le temps dont j’aurais besoin et même un peu plus.
Et on se sent mal, on se sent coupable. Le conditionnel passé envahit nos esprits avec des j’aurais dû, j’aurais pu. J’aurais dû y retourner, j’aurais dû prendre le temps. J’aurais pu suspendre le temps, arrêter la mort. Mais aucun d’entre nous n’a ce pouvoir. Aucun d’entre nous ne peut revenir en arrière ou ressusciter ceux qui sont partis trop tôt, emportant avec eux une partie de notre âme.
Nous n’avons qu’une bien faible emprise sur le passé. En réalité, on ne peut en faire que deux choses :
- L’ignorer et continuer sur la même voie, convaincu que la prochaine fois sera différente.
- Ou le voir comme un maître qui nous donne de précieuses leçons.
Cette expérience, aussi douloureuse soit-elle, m’a appris que les gens partent et que leurs mots disparaissent avec eux. Parfois, le départ est évident, parfois c’est une claque. Dans les deux cas, il traîne avec lui son lot de regrets.
Disparaître un mot à la fois
Et les langues? Les langues ont cela d’élégant. Elles partent doucement, sur la pointe des pieds. Elles s’effacent mot par mot, aîné par aîné jusqu’à ce que le silence prenne leur place. Et ça nous prend du temps avant dme remarquer leur absence. Alors on ne se précipite pas sur leur sauvegarde.
Si les langues disparaissaient dans des épidémies, des naufrages ou des glissements de terrain, on serait tous à l’affût. On serait sur nos gardes, on ferait tout pour tenter de les protéger du silence qui rôde. Et, même si on finissait par échouer, on marquerait une minute de silence, on se recueillerait, on les pleurerait. Mais non. La disparition d’une langue, d’une expression, d’un mot, tout ça est infiniment discret. Ça s’éteint, parfois sans même que personne ne soit parti. Ça sombre dans notre esprit sans aucune cérémonie.
C’est pas le système, ni un complot. C’est notre inertie.
Alors quoi? Comment faire? Est-ce que tout est perdu?
Nous sommes encore là n’est-ce pas? Les aînés ne sont pas tous partis, les savants sont encore bel et bien vivants et ce profond désir de vouloir sauver cet héritage bat toujours en nous même si le flot de la vie aurait pu, par mille fois, éteindre notre flamme.
Les langues ont ça de merveilleux qu’elles vivent à travers nous, au-delà de notre existence. Certaines sont millénaires. Pour peu qu’on en prenne soin, elles survivent à nous tous et ne craignent ni le temps ni la mort. Pour peu qu’on les voit, qu’on les utilise et qu’on les transmette, une langue résiste, mot par mot, au néant.
Alors faites comme Janus, regardez tout ce chemin que nous avons parcouru et regarder cette infinité qui nous attend. Parlez, même un mot, prenez ce cours que vous avez toujours voulu prendre, chantez cette chanson, écrivez ce mot dont vous vous souvenez. Vous êtes peut-être le dernier à le connaître. Faites le vivre. Faites partie de l’Histoire et souvenez-vous que le futur n’est formé que de ce qu’on a refusé d’oublier.
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